Sabrine, sourde, féministe et en colère

publié le 24-10-2015

Pour ceux qui en douteraient encore, gens de peu de foi deux point zéro, Twitter est ce merveilleux réseau social où les rencontres les plus magnifiques peuvent se produire, juste par la force des mots. Ainsi, notre rédacteur suprême Maître Roger a-t-il croisé la route de Sabrine et de son blog, titré «Une Sourde», et il vit que cela était beau. La magie de Twitter, c'est aussi que la sourde répondit à son bonjour, car ils étaient égaux face aux mots. Avec sa sensibilité légendaire, Maître Roger comprit que la société des gens devait d'urgence connaître les écrits de Sabrine : femme, sourde et en colère, elle nous apprend ce que tout honnête homme ou femme devrait savoir sur le handicap et sa place dans la société des valides. Lisez l'interview de cette bavarde qui aime communiquer, puis lisez son blog, et remerciez Twitter sans qui rien de tout cela n'aurait été possible.

ggbreadcookie

Sabrine (@ggbreadcookie)

son blog : Une Sourde

Sabrine, comment souhaites-tu te présenter à nos lecteurs sans utiliser les mots femme, sourde et en colère ? (nous reviendrons sur ces mots)

Comme tu viens de le dire, je m'appelle Sabrine. J'ai 25 ans depuis peu et je vis à Bordeaux depuis un an et demi avec mon copain. Je suis aussi végétalienne et j'adore expérimenter ou créer des recettes, la cuisine me prend donc une bonne partie de mon temps. Le reste, je l'utilise en général pour bouquiner et jouer aux jeux vidéo, dont je suis très friande. Je suis quelqu'un de très introverti et solitaire dans la vraie vie mais plutôt grande gueule sur internet, tu as dû t'en apercevoir sur Twitter...

Quand et comment as-tu commencé ta vie deux-point-zéro ? Qu'y avait-il avant ton blog «Une Sourde» ?

Tout est parti il y a quelques années (en 2011, je crois) d'une nécessité pour moi, celle de parler à des gens qui me comprendraient. Tu as beau être solitaire, au bout d'un moment, quand personne autour de toi ne te comprend ni n'a visiblement envie de converser avec toi, tu finis par te sentir très malheureuse, d'autant plus qu'à l'époque je vivais très mal le fait d'être malade et sourde. Je ne pouvais vraiment m'ouvrir à personne de ma famille ou du peu de proches que j'avais car la réponse était toujours «tu n'as qu'à faire ceci ou cela» ou encore «c'est normal, la société est impitoyable».

Mais, même si je n'étais pas encore féministe militante, je n'avais pas envie de trouver normal que des gens me marchent dessus et je voulais pouvoir parler aussi facilement que des personnes entendantes. Cela m'était la plupart du temps cédé avec réticence par mes proches car il ne faut pas «céder à la facilité». Sauf qu'il me semblait que j'avais le droit de vouloir converser avec facilité, moi aussi.

Je me fais très difficilement des amis dans la vraie vie, j'avais donc alors peu d'amis sur Facebook. J'ai essayé Twitter où l'on peut parler à n'importe qui et avoir une conversation en temps réel. Beaucoup de gens aiment critiquer les réseaux sociaux parce que c'est l'ère du numérique, comme on dit, et où va-t-on ma brave dame, aujourd'hui les jeunes sont tous collés à leur smartphone, c'est d'un triste et nianiania... Mais, pour moi, Twitter est une véritable bouffée d'oxygène. C'est l'un des rares lieux où je peux vraiment être moi-même, sans barrières, sans stress ni regards gênés. Ma vie 2.0 a commencé là.

C'est là, aussi, que je me suis frottée aux divers milieux militants féministes et que j'ai commencé à mesurer l'ampleur du problème. Pas uniquement vis-à-vis de ma surdité mais aussi, entre autres, de mon ex qui me traitait mal en tant que sourde et en tant que femme. Jusque-là, je pensais n'avoir simplement pas eu de chance, être tombée sur les mauvaises personnes... Mais quand autant de gens te disent faire face aux mêmes situations que toi, tu commences à comprendre que le problème ne vient pas (ou pas uniquement) de toi.

L'idée de faire un blog est venue un peu après. Il était sur une plateforme assez peu maniable que je ne citerai pas et j'ai récemment déménagé tous mes articles sur Wordpress. Au début, il s'agissait simplement de faire en sorte que les gens comprennent ce que c'est que d'être sourde dans un monde d'entendants. Ensuite, c'est devenu plus incisif et militant à mesure que la société essayait de me mettre des bâtons dans les roues, avec deux années difficiles en lycée pour passer mon BTS et ma rencontre un peu traumatisante avec cap emploi, entre autres.

Ton blog est sous-titré «femme, sourde, en colère». Comme on ne naît pas femme, mais qu'on le devient, tu n'es pas née sourde, ni en colère. Que s'est-il passé ?

Féministe, mon cher Roger, féministe. Tu peux couper ça au montage, si tu veux. [NDLR : mais non, rien n'est coupé au montage] Pour répondre à ta question, j'ai une maladie génétique qui s'appelle la NF2 (pour Neurofibromatose de type 2). Elle provoque, en gros, l'apparition de tumeurs dans le cerveau et, plus particulièrement, sur les nerfs. Cela a des conséquences qui varient selon les patients, cependant, beaucoup se retrouvent d'un patient à l'autre tout en étant d'intensité variable (problèmes moteurs, de déglutition, de vue, d'audition, migraines...).

Là où la plupart des patients NF que je connais sont devenus sourds assez tard, pour moi, c'est vraiment apparu au mauvais moment et s'est aggravé très vite. S'ajoutait à cela le fait que très peu d'informations sont disponibles en français sur les effets de cette maladie (ce que je viens de t'en dire, je ne l'ai lu noir sur blanc que récemment) et que ma famille ne me disait rien car, pour elle, tout était «évident».

J'ai donc passé de longues années dans le flou sans réellement comprendre ce qui arrivait à mon corps et en en ayant honte. La seule chose que je voyais venir était la surdité car c'est le seul effet dont on m'avait parlé à l'annonce de ma maladie. Une partie de ma colère vient de là, car ces non-dits ont été source de beaucoup de souffrance pour moi durant ces années-là.

Je finissais ma terminale quand la surdité a commencé à me poser vraiment un problème en cours. Avant cela, il m'arrivait de ne pas entendre ce qui se passait au fond de la classe mais je ne m'en suis pas rendue compte tout de suite. Parfois, ce que le prof disait quand je ne le voyais pas me passait complètement au-dessus de la tête et je découvrais des notions, jusque-là inconnues dans les exercices à faire à la maison... Je passais pour distraite, mais n'était-ce que cela ? Impossible à dire.

Il me serait très difficile de dire à quel moment exactement j'ai commencé à entendre moins bien car c'est une maladie qui évolue très lentement. Je me souviens en revanche clairement de ces cours de philo, en fin d'année de terminale, où je faisais semblant d'écrire ce que la prof dictait car je n'entendais pas la moitié de ce qu'elle disait. Ma mère ne se rendait alors compte de rien car je n'avais pas encore de problèmes pour les discussions en tête à tête avec elle et je n'osais rien dire. Comme je le disais, je suis très timide et j'ai été élevée à me voir comme une gêne pour les autres et à ne rien réclamer de peur de les agacer.

De toute façon, ce n'était que le bac et je l'ai eu les doigts dans le nez avec mention, sans vouloir me vanter. L'année suivante, je suis entrée à la fac et le problème s'est aggravé. Je n'osais toujours rien dire et rien réclamer et, lorsque j'en ai eu marre du stress à chaque interaction sociale et des moqueries chaque fois que j'ouvrais la bouche, j'ai laissé tomber en cours d'année. L'année suivante a été celle où j'ai commencé mon BTS, que j'ai obtenu avec les difficultés que tu sais.

On peut faire quelque chose contre ta colère ? (pour ce qui est d'être sourde et femme, on te laisse gérer, n'est-ce pas...)

J'ai presque honte de le dire, mais je suis nettement moins souvent en colère maintenant que j'en ai fini avec l'école et que je ne m'inflige plus de visites avec ma famille toutes les deux semaines. Parfois, des trucs me font encore bouillir, mais je ne pense pas qu'il faille y faire quelque chose. Il me semble que la colère d'une personne sur qui l'on marche régulièrement est quelque chose de sain. La seule chose à faire est de l'écouter et de prendre acte.

De plus, être en colère me permet d'éviter d'être triste. Si je ne dirige pas ma colère contre la société, je me sens misérable et je m'en veux pour chaque chose que j'ai du mal à faire. J'ai vécu dans cet état d'esprit bien trop longtemps et je ne veux pas recommencer.

J'ai lu intégralement ton blog. On y croise des gens pittoresques dont ce merveilleux ex qui te parlait exprès tout doucement, et ce surréaliste conseiller de «Cap emploi». Est-ce qu'ils ont lu ton blog ? Si non, pourquoi ? Le devraient-ils ?

Mon ex a lu l'un des articles de mon ancien blog, que je n'ai pas transféré puisque j'aborde ce sujet dans un article plus récent, et m'a envoyé un sms en m'assurant qu'il en pleurait depuis des heures et qu'il n'avait fait ça que pour mon bien. Je n'en ai évidemment rien cru. Je ne vais pas entrer dans les détails parce que ça deviendrait glauque, mais cet homme m'a clairement manipulée pour que je reste avec lui et voyait comme une aubaine le fait d'être avec une femme sourde, correspondant aux standards de beauté et avec peu d'estime de soi... Je ne pense pas qu'il ait lu tous les articles, j'aurais reçu d'autres sms hypocrites, sinon.

Je ne connais pas ce conseiller de cap emploi, je ne sais donc pas s'il a lu mon blog ou non, mais cela pourrait être utile aux prochaines personnes sourdes qu'il croisera...

Je pense que la lecture de mon blog est utile, surtout pour les gens travaillant auprès de personnes handicapées et les parents et familles qui sont souvent démunis face à l'arrivée d'un enfant sourd. Il est vrai que j'ai beaucoup souffert du fait que ma famille m'élève avec les même idées validistes que le reste de la société, par exemple en me serinant que je devais «lire sur les lèvres» sans mentionner une seule fois qu'il est normal que ça ne fonctionne pas tout le temps bien et que l'autre personne doit aussi faire un effort...

Mais il faut dire que ces familles ne sont absolument pas prises en charge, rien ne leur est expliqué et elles doivent improviser et faire avec ce qu'elles ont, c'est-à-dire, souvent, des préjugés et des idées grotesques et dangereuses telles que : «J'ai peur que ma fille sourde ne s'en sorte pas, si je la menace de la mettre dehors, ça la motivera à travailler».

On a tendance à croire que les familles de personnes handicapées acquièrent de fait des connaissances sur le sujet et sur la meilleure manière d'élever un enfant handicapé mais c'est loin d'être le cas. Beaucoup élèvent leur enfant dans les préjugés et les non-dits, ce qui génère chez nous une grande souffrance et même une haine de soi, que la société considère ensuite comme naturelle chez quelqu'un souffrant d'un handicap...

Tu as gardé de côté d'autres portraits de gens du même acabit ou tu comptes sur cette chienne de vie pour en croiser de nouveaux et nous faire partager ton courroux ?

Je n'en ai pas en tête pour l'instant mais je vais passer Noël en famille sans mon copain. Ça risque d'être drôle...

Je n'avais rien lu de plus puissant sur le handicap et sa place dans la société des gens depuis «Stigmates» d'Erving Goffman. Qu'attends-tu pour écrire LE livre qui remettra tout ce petit monde (la société des gens) à leur juste place face au handicap ?

Merci pour la référence, je vais essayer de me le procurer.

J'ai depuis longtemps envie d'écrire un livre mais je ne trouve pas d'histoire qui tienne la route. Il faut dire que j'ai grandi aux côtés de Terry Pratchett, ce qui place la barre assez haut pour moi... Mes idées et mon style me semblent sans intérêt, à côté des siens, mais je me vois mal écrire autre chose que de la fantasy. Si un jour cela arrive, sois bien sûr qu'il y aura un personnage sourd dans le lot et que j'en profiterai pour tailler un costard à certaines personnes.

Dans plusieurs billets, tu évoques les pseudos avantages du handicap tels que les fantasment les gens de la société mentionnés dans la question précédente. Pourtant, grâce à ton handicap, tu n'auras jamais entendu Louane. Reconnais-tu ta chance ?

Je la reconnais et je chéris aussi les grasses matinées. Il paraît que nous avons des voisins assez bruyants...

Tu n'ignores pas que ton interview publiée ici va t'apporter gloire et triomphe. Es-tu prête à répondre à la déferlante des milliers de fans qui t'attendront dès demain et à noircir des centaines de pages de cahiers avec eux ?

J'attends ça avec impatience ! La plupart du temps, ce sont les échanges avec d'autres personnes qui me donnent des idées d'articles car elles soulèvent parfois des questions intéressantes auxquelles je n'avais pas pensé. L'idée que la lecture de mon blog puisse rendre la vie plus douce à une personne sourde n'est pas pour me déplaire non plus, bien que seuls 20% d'entre elles environ sache lire... J'espère aussi que beaucoup de proches de personnes sourdes tomberont dessus et seront plus compréhensifs à l'avenir. J'essaierai de répondre à tout le monde.

Depuis que tu connais Maître Roger, comment ta vie a-t-elle changé ?

J'ai eu plein de nouveaux followers sur Twitter qui ont dû partir après avoir remarqué que je suis une petite peste qui gueule tout le temps et après tout le monde. J'aimerais dire que j'ai l'oeil plus vif et le cheveu plus brillants mais, hélas...

Où Maître Roger, qui ère souvent non loin de Bordeaux, peut-il t'inviter à déjeuner ? (sur une table assez grande pour tenir aussi le cahier de communication sans rien renverser)

Comme je le précise dans ma présentation, je suis végétalienne. Il y a un super petit resto, simplement nommé rest'O, pas loin des quais. Le chef et sa femme sont adorables et on n'y mange pas de gazon, promis.

Hamlet conclut que «le reste est silence». Et toi, quelle est ta conclusion ?

Mais tout est silence, tu n'as pas remarqué ?

 

lire son blog : Une Sourde

 

le billet d'avant, le 13-10-2015

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